Une compréhension schématisée


Durant plusieurs années, je me suis torturé les méninges à me poser la question fatidique sur ce que pouvait être un vrai maître d'arts martiaux. Bien sûr, il y avait d'abord ces vieux maîtres d'expérience comme Ueshiba, Chow et quelques autres qui avaient gagné leurs lettres de noblesse. Mais quel rapport pouvait-il y avoir entre eux et une personne d'une trentaine d'années se présentant en disant : "Bonjour, je suis Maître X "? Comment quelqu'un pouvait-il prétendre se présenter en se désignant lui-même comme étant Maître? Steven Hayes avait apporté une comparaison intéressante: "C'est un peu comme si John Wayne se présentait en disant : "Bonjour, je suis la vedette John Wayne."" Francine Tremblay, art martialiste accomplie, a su trouver la réplique idéale face à ces personnes à l'ego un peu fort : "Vous êtes avocat?"

Le défi était des plus intéressants. Comment arriver à schématiser ce que pouvait être un vrai maître et ce qu'est un simple sept ou huitième Dan? Naturellement, tout n'est pas si simple, il est évident que le schéma que j'ai composé n'est pas parfait, mais il donne une excellente idée où peut se situer le vrai Maître par rapport au débutant. Ici le terme de débutant ne va nullement avec le nombre d'années. Il symbolise la compréhension que l'on peut avoir des arts martiaux. On peut faire trente ans d'arts martiaux et ne pas comprendre ce que l'on fait, alors que, pour certains, la compréhension est presque immédiate.


Pour faciliter la compréhension de ce système de pensée, j'utilise le triangle comme support visuel.


Premier triangle

La technique


La base de tout art martial repose d'abord sur sa technique. La base de notre triangle symbolise cet apprentissage. On ne saurait commencer un cours d'art martial sans apprendre les positions de base, les frappes de base : tout ce qui procure une fondation solide à toute personne désirant devenir un art martialiste accompli. Manière de fermer le poing, coup de pied, kata : bref, tout ce qui entoure l'aspect mécanique du corps humain. Pour plusieurs styles, ce sera d'apprendre à tomber, à rouler, à se déplacer, etc. Sont inclus également dans cette lignée, katas et techniques à deux, travail avec les armes. On peut y inclure, de façon générale, tout ce qui y est appris au moyen de l'intellect, et qui doit passer par une phase de mémorisation et de conditionnement par de nombreuses répétitions des mouvements.


Dans cette base de notre premier triangle, il serait important que l'étudiant comprenne l'aspect mécanique de tous les mouvements qu'il est appelé à utiliser tout au long de son apprentissage. Trop de pratiquants ne font que répéter les mouvements de façon robotisée sans comprendre réellement le sens réel ou caché des techniques. L'art important, mais combien négligé, de la respiration se doit d'être étudié immédiatement à ce niveau. Nombre de pratiquants ne peuvent respirer de façon naturelle sans gonfler le haut des poumons.


La force


Sur le second côté de notre premier triangle se trouve la force. Est inclus dans cet aspect, la puissance, l'endurance, la souplesse; bref, toutes les capacités que le corps physique peut posséder. Toute technique, pour être efficace à la base, se doit d'être soutenue par cet aspect. Le coup de poing d'un enfant ne fera pas les mêmes dommages que celui d'un adulte. L'entraînement augmente cette qualité martiale. On développe l'endurance au moyen d'un conditionnement physique exigeant, long et difficile. Un bon art martialiste doit savoir performer. On doit développer son corps à 100 %.


Ce n'est pas uniquement la force physique permettant de lever des poids énormes, mais surtout une force, que l'on pourra traduire par une résistance et une endurance mentales et physiques, qui pourra nous permettre de tenir un combat de plusieurs minutes sans perte d'efficacité. Un bon combattant peut perdre un combat contre un adversaire moins habile mais plus résistant. Cet aspect force, sous-entend également un corps sans handicap physique. On ne verra pas un kick boxeur professionnel ayant un bras ou une jambe en moins. Ce qui ne veut pas dire qu'une personne amputée ne pourra pas faire d'arts martiaux, loin de là, elle peut même atteindre le stade de la maîtrise, mais, au niveau du premier triangle, elle est défavorisée. Pour l'art martialiste accompli au niveau du premier triangle, il est primordial de rester au sommet de sa force : son efficacité en dépend. On peut résumer en disant que l'art martialiste doit apprendre à développer le plein potentiel de son corps.


La vitesse


Troisième aspect de ce premier niveau : la vitesse. Inutile de dire que les arts martiaux développent énormément la vitesse. Jeux de réflexe, exercices de blocage, conditionnement physique orienté en fonction de la vitesse. Vitesse de frappe, vivacité d'esquive, de déplacement, de blocage, d'exécution des techniques et, trop souvent, de passation de ceintures. La rapidité est devenue un atout recherché des arts martialistes modernes. On n'a qu'à regarder tous ceux qui cherchent à chronométrer leur vitesse au radar. Ce besoin d'être plus vite que les autres.


On trouve à l'intérieur de ce premier triangle tous les critères nécessaires à un art martialiste qui veut performer en compétition, tous les critères nécessaires pour évoluer dans un système d'art martiaux occidentalisé : la technique, la force et la vitesse. Que reste-t-il de plus à rechercher?


L'équilibre


On a toujours dit qu'un bon art martialiste se doit d'être équilibré pour obtenir le maximum de performance. Mais, où se situe cet équilibre? Quels sont les critères déterminant cet équilibre? Et, surtout, à quel niveau se situent ces critères par rapport à un niveau que l'on pourrait classer de maîtrise? Chaque côté reflète un aspect que nous avons à travailler à ce stade de notre évolution.


Un bon art martialiste débutant se doit de développer ces trois aspects de façon à focaliser le meilleur de son potentiel. Un art martialiste dont l'aspect technique serait inférieur de beaucoup aux deux autres aspects du triangle ne pourrait rivaliser contre un guerrier équilibré. Face à une attaque de rue spécifique qu'il n'aurait pas apprise en entraînement, l'hésitation due à un manque de technique lui serait fatale. Un angle différent d'attaque au couteau : la vitesse et la force ne suffiraient plus. Le manque d'endurance ou le manque de vitesse peuvent coûter la victoire ou même la vie si elle est en jeu.


Par contre, même si la technique et la vitesse sont bonnes, que se passe-t-il si on n'a aucune résistance physique? Qui se sentirait d'attaque pour gagner un championnat important, le corps fatigué par une vilaine grippe? On comprend ici l'importance d'avoir des triangles aux côtés égaux. Que se passerait-il pour notre champion si on le ralentit d'un lourd manteau d'hiver contre une attaque au couteau? Sa vitesse ainsi diminuée pourrait-elle être comblée simplement par la technique et la force?
On peut comprendre l'importance d'avoir un équilibre le plus parfait possible pour performer au maximum. Ces trois aspects sont les pierres angulaires des arts martiaux pratiqués en Occident depuis déjà plusieurs années. Mais ce triangle, bien que judicieux, n'en demeure pas moins qu'une référence de base, un triangle que l'on pourrait facilement comparer à une marchette pour bébé, car à ce niveau, tout ce que nous faisons n'est que d'apprendre les premiers balbutiements des arts traditionnels.


Si l'on considère que ce premier triangle est une marchette, un jour, bébé devra apprendre à cheminer sans aide, il devra apprendre à quitter sa marchette. Ce premier triangle a un gros handicape : à trente ans, il ne fonctionne plus aussi bien. La force diminue, la vitesse diminue et le temps d'entraînement se réduit pour des raisons familiales, professionnelles ou autres. Lorsque l'on prend conscience de la diminution de force et de vitesse, cette perte de performance devient stressante.

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Si vous avez plus de trente ans, comparez votre potentiel que vous aviez il y a quelques années avec celui que vous avez maintenant. Pour compenser cette défaillance créée par un système d'art martial sportif, la plupart des arts martiaux ont réagi en incluant une classe trente cinq ans et plus lors des compétitions, prenant pour acquis que le pratiquant approchant la quarantaine ne fais plus le poids contre les plus jeunes. Ceci est exact si on ne travaille qu'en fonction du premier triangle.

Second triangle


Il est important de comprendre que ce second triangle ne remplace pas le premier, mais qu'il le complète, qu'il fait parti d'un tout. Les trois triangles sont indissociables, même si la plupart des pratiquants se limitent surtout à l'apprentissage du premier.


Le feeling


La base du premier triangle, la technique, doit évoluer progressivement pour atteindre son maximum d'efficacité, ce que nous appellerons le feeling. Excusez le terme anglais, mais il sera mieux compris que les mots émotion, sentiment ou perception, même si, à ce niveau, on doit commencer à inclure nos émotions dans une bonne application des techniques en situation de combat réel.
Lorsque nous faisons face à une situation de rue, plusieurs facteurs sont déterminants pour accéder à la victoire. Lorsque l'on parle de technique, on parle d'un apprentissage au moyen de l'intellect. Notre esprit doit observer la technique enseignée, la comprendre et l'analyser pour ensuite la refaire avec un maximum d'efficacité. Le premier handicape de cette méthode réside dans le fait que, trop souvent, l'élève devient une copie intégrale de son professeur qui est lui-même une copie du sien ainsi de suite jusqu'au maître. Ce même maître, qui a créé son style, l'a créé en fonction de sa personnalité, de sa grandeur, de sa souplesse, de son tempérament psychologique, de son émotivité et de plusieurs autres facteurs déterminants pour son efficacité personnelle. Souvent, il dissimule volontairement le sens réel de ses techniques en les cachant derrière des méthodes de base de façon à ce qu'elles ne soient comprises que par des élèves méritants. On n'a toujours que ce que l'on mérite dans les arts martiaux. Donc, pour être efficace dans la rue, l'étudiant ne doit pas être ralenti par la technique qui risque de l'étouffer. N'importe quelle ceinture noire qui a eu à se défendre dans la rue vous dira qu'il s'est surtout servi de ses techniques de base pour se défendre.
La course aux degrés est telle que l'accumulation de dans est le plus souvent synonyme de nombres quantifiables de connaissances. Combien de ceintures noires sixième ou septième dan ne sont pas plus efficaces qu'à leur shodan. Ces individus sont tellement occupés à garder leur avance sur leurs élèves au moyen de ce nombre de connaissances, qu'ils n'ont plus le temps de s'occuper de leur efficacité réelle. Leur cerveau est tellement occupé à assimiler et surtout à mémoriser toutes ces nouvelles données, qu'il ne peut travailler efficacement au niveau du feeling. Ils ne font qu'enregistrer mentalement les techniques pour être capables de les refaire tel un film vidéo, sans malheureusement être aptes à comprendre les différents niveaux cachés par les techniques léguées généreusement par les vieux maîtres.


Le fait de se limiter à la technique oblige le plus souvent l'art martialiste à travailler contre des attaques préparées d'avance, telles qu'un coup de poing en ligne droite au signal, une attaque au couteau avec trajectoire prédéterminée. Tout l'amène à travailler avec son intellect. En période de stress, sur la rue, l'intellect se questionnera toujours sur la solution à adopter en cas d'attaque, alors que le feeling se contentera d'attendre de façon calme et relaxée sans chercher à prévoir quelle attaque pourra survenir. Il ne surcharge pas l'esprit du pratiquant par des données techniques trop souvent compliquées.


Un bon exemple de feeling m'a été donné par une étudiante que j'ai eue dans un de mes cours de Ninjutsu. Alors qu'elle se promenait dans la rue accompagnée d'amis, ils virent un homme qui battait une femme. En voyant la jeune fille et ses compagnons, l'homme sous l'influence de la drogue s'élança vers celle-ci sans raison et sortit un couteau exécutant sur elle une attaque tailladée. Lorsque la police est arrivée, appelée par des gens qui l'avaient vu battre la femme auparavant, l'homme se trouvait couché sur le ventre sur le trottoir avec une clef de bras dans le dos, maîtrisé complètement par la jeune fille. Lorsqu'on lui demanda comment elle avait fait, elle fut incapable de dire ce qu'elle avait fait ayant agi selon son feeling et non selon son intellect. Elle ne sut la technique qu'elle avait utilisée que plus tard, lorsque, ayant repris son calme, ses amis lui expliquèrent de quelle façon elle avait procédé. Ses dix mois d'entraînements ne lui permettaient pas une maîtrise totale de la technique. Son travail au niveau du second triangle lui a probablement sauvé la vie.


Il n'est pas rare de voir une ceinture noire perdre un combat dans la rue parce que son intellect se trouvait en contradiction avec son feeling et surtout son tempérament. Le plus souvent, l'art qu'il a pratiqué durant des années est un art à tempérament agressif, laissant peu de place à l'adaptabilité. Si le pratiquant est de tempérament plus défensif, il ne peut performer dans l'agressivité, ceci allant à l'encontre de son tempérament naturel. Au moment du combat, sous l'influence du stress, il y a conflit entre la personnalité du style et sa propre personnalité. Le bagarreur de rue d'expérience, lui, n'a pas ce genre de conflit si connu des ceintures noires. Il ne se fie qu'à son feeling et ne perd aucun temps avec ce type de tiraillement intérieur. Il ne gaspille pas de précieuses secondes à intellectualiser une stratégie basée sur des connaissances stéréotypées.


La technique apprise par coeur perdra de son efficacité avec l'âge. Non que le niveau de compréhension baisse de façon dramatique passé trente ans, mais plutôt parce que le temps d'entraînement diminue suite à des occupations sociales plus importantes. Le pratiquant plus âgé consacrera plus de temps à son travail, il consacrera également plus de temps à sa famille, surtout s'il a des enfants, ou à l'entretien de sa maison. À cinquante ans, le pratiquant n'a plus autant le goût d'assimiler de nouvelles connaissances, se rendant compte, l'expérience aidant, qu'il n'est pas plus efficace avec l'acquisition de ces nouvelles techniques. Il pourra cependant augmenter son efficacité grâce aux connaissances qu'il a déjà acquises.


La précision


Dans ce deuxième triangle, on compense la force déclinante par la précision. Non pas une précision technique, mais plutôt une précision dans l'exécution de nos mouvements. Cela permet d'avoir une technique qui n'est pas toujours bonne et élégante, mais ça marche. Lorsque l'on bloque une attaque, on se contente trop souvent de simplement arrêter cette dernière. Si on travaille avec précision et qu'on a bien étudié notre technique, on se rend compte alors que l'on peut ralentir l'agression de façon simple sans dépense d'énergie et sans douleur. On peut neutraliser l'assaut par une contre-attaque au niveau d'un point de pression par exemple. On peut aller créer une douleur aux tendons, ou endommager un muscle bien précis ce qui amènera un gel des autres membres par réflexes sympathiques, nous permettant ainsi de contrôler l'agresseur sans avoir à le blesser. Pour arriver à un tel résultat, la précision est nécessaire, une précision difficile à atteindre pour un pratiquant plus fougueux qui aime inconsciemment démontrer sa puissance physique. La précision nous permettra de passer facilement au travers les différentes attaques de l'adversaire pour aller chercher des points vitaux comme les yeux par exemple.


Lorsque l'on parle de précision, cela se traduit également par une exactitude dans les pensées. Être capable de choisir le bon mode de défense au bon moment. La maturité qu'apporte l'âge est un atout précieux dans ce domaine. Deux adversaires de tempérament agressif qui combattent génèrent habituellement une confrontation qui ressemble étrangement à un combat de coq. La précision implique de choisir la technique de défense appropriée, et elle met en cause également l'exactitude dans la façon de se déplacer et de bouger son corps. Beaucoup d'arts martialistes ont énormément de difficulté à bouger et à utiliser adéquatement le poids complet de leur corps.


Le timing


On se doit, pour évoluer sainement à travers les années d'entraînement, de suppléer le timing, ou synchronisme, à la vitesse. Le calme et la relaxation sont les meilleurs outils pour arriver à ce résultat. Lorsque l'on est jeune et que l'on fait du combat, on développe une certaine forme de timing utilisable pour la compétition. Malheureusement, ce genre de mouvement fait souvent appel à la vitesse qui est déclinante après trente ans. C'est un timing qui est nerveux et tendu. Idéalement, pour développer cet aspect, il faut apprendre à maîtriser sa fougue et savoir travailler les muscles détendus et relaxés. Une bonne fluidité demande de bonnes notions de capture d'énergie.


Un exercice simple pour aider à comprendre ces deux aspects consiste simplement à contrer un coup de poing, en se déplaçant sur le côté à l'extérieur du poing, et à pointer nos doigts de la main avant en garde de façon à ce que l'adversaire vienne lui-même présenter ses yeux sur le bout de nos doigts. Le feeling aidant, en situation de danger extrême, on pourrait enchaîner facilement en allant briser un genou ou en enchaînant de la manière la plus naturelle possible pour nous.


Un tel exercice ne demande pas une grande vitesse, cela demande seulement de laisser notre esprit au repos. Ce n'est pas une technique proprement dite car on ne pourra jamais la refaire deux fois de suite de façon identique. On ne pourra jamais se conditionner à faire un enchaînement identique car l'attaque peut varier de bras ou même de jambe. Le seul entraînement de routine à faire est d'apprendre à se déplacer en étant le plus détendu possible. Pour piquer du bout des doigts et se tasser, on réfère à notre triangle de base, mais pour ce qui est de l'exécution efficace de la technique, on mise entièrement sur le deuxième triangle, la précision de notre pique de la main et le timing de notre corps pour parer l'attaque, et préparer sans y réfléchir l'angle idéal pour être en sécurité et être efficace.


Les Orientaux ont vite compris que la puissance du premier triangle n'est qu'illusoire. Combien sont fiers d'amasser médailles et honneur de la compétition? Mais est-ce que la compétition est vraiment représentative de la rue? Est-ce que le coup porté qui nous donne la victoire en compétition est suffisant pour maîtriser vraiment le guerrier de la rue habitué à encaisser? Il n'y a aucun moyen de vérifier l'efficacité du deuxième triangle si ce n'est que dans la paix intérieure, dans la confiance et dans le détachement de l'Ego qui émane de lui. Le deuxième triangle amène l'adepte à ne travailler que pour lui-même sans éprouver le besoin de prouver quoique ce soit à quiconque. Il troquera son kimono de satin pour un kimono de toile solide qui lui rappellera que, toute sa vie, il sera étudiant. L'élève du niveau du deuxième triangle cherchera à comprendre les techniques qu'il a apprises et fera une sélection sévère à travers tout le bagage technique qu'il a acquis. Il ne gardera que les techniques qui pourront sortir aisément sans avoir recours à son intellect. Il pourra faire face à une attaque qu'il n'aura jamais appris à contrer, pouvant se fier à son esprit créateur. Il pourra éviter le couteau d'un angle qu'il n'aurait même pas imaginé possible. Il pourra enfin comprendre le sens du chemin du guerrier.

Troisième triangle


La troisième étape, ou triangle, sera à l'occasion effleurée par de bons arts martialistes. Mais, l'accès continu à ce triangle n'appartient qu'à ceux qui ont atteint le stade de la maîtrise. Seuls les grands de la trempe des Ueshiba, Hatsumi et de quelques grands Maîtres pourront utiliser à leur gré les ressources extraordinaires de ces niveaux supérieurs des arts martiaux.


Spiritualité et connexion


Après avoir maîtrisé la technique et le feeling, l'adepte désirant avoir accès à ces niveaux devra développer un aspect de lui-même qui fait peur à beaucoup de gens, l'aspect spirituel, on pourrait parler également de connexion. Le vrai maître est celui qui perçoit les intentions de ses adversaires avant même que le corps ne trahisse une seule pensée de celui-ci. En combat, l'adepte de ce niveau n'a rien à craindre d'un adversaire plus rapide ou plus fort, car il sait d'avance quel type de frappe ou d'attaque son agresseur va utiliser.


Stephen K. Hayes racontait un jour, que son professeur Masaaki Hatsumi, 34e Grand Maître de Ninjutsu Togakure, lui avait demandé, lors d'une démonstration, de l'attaquer par l'arrière au moment où il jugerait qu'il pourrait le prendre par surprise. À un moment donné, au cours de la démonstration, M. Hayes attaqua Maître Hatsumi rapidement par derrière en ayant la certitude qu'il ne pourrait parer son attaque. C'était sous-estimer la perception incroyable que possède Maître Hatsumi. M. Hayes faillit tomber en bas de la scène, le Maître esquivant l'attaque à la dernière seconde. On peut voir par cet exemple la connexion qui s'établit entre l'art martialiste et ce qui l'entoure. Un autre exemple est donné par les élèves de Maître Ueshiba qui, un jour d'hiver lors d'une tempête, demanda à ses disciples de mettre deux couverts de plus. Ces derniers se posèrent de sérieuses questions, aucun visiteur n'étant prévu. Quelques minutes plus tard, deux voyageurs égarés cognaient à la porte.
Il va sans dire que seul un coeur pur, ne recherchant aucune valorisation pour lui-même, peut espérer atteindre un tel niveau. Combien de pseudo-maîtres portant de merveilleux kimonos de satin devraient revoir leur grade s'ils avaient l'honnêteté d'un coeur pur?


L'interconnexion spirituelle permet même de présentir des dangers accidentels ou volontaires plusieurs heures avant que le danger lui-même ne survienne. Nous tous, un jour ou l'autre, avons accès à ces facultés, même les personnes ne faisant aucun art martial. L'impression furtive qu'un problème ou un danger quelconque va se présenter. Le problème est que, malheureusement, nous n'avons pas toujours accès à cette merveilleuse intuition, contrairement au Maître qui, lui, est constamment connecté.


Dès que l'on pénètre dans le monde des arts martiaux en délaissant l'aspect moderne de la compétition, on s'aperçoit que l'on approche d'un monde tellement extraordinaire que les maîtres ne peuvent dévoiler, aux profanes que nous sommes, toutes les vérités. Nous ne sommes pas prêts pour accepter ces choses qui souvent dépassent l'entendement logique.


Le temps


Dans ce monde étrange, le contrôle du temps succède à la vitesse et au timing. Non pas la possibilité de voyager dans le temps, mais la faculté de voir les mouvements ou les objets se déplacer lentement, comme au ralenti. Souvenez-vous, cela vous est sûrement arrivé de voir tomber un objet ou d'éviter un accident de voiture avec l'impression que toute l'action arrivait au ralenti. Les coureurs automobiles connaissent bien ce phénomène. Celui qui maîtrise le troisième aspect de cette facette du triangle voit le déroulement des scènes au ralenti lorsque le besoin s'en fait sentir. Même s'il se défend contre un adversaire extrêmement rapide, les coups ne peuvent l'atteindre, il a tout son temps pour contrer, bloquer ou contre-attaquer au besoin. Il aura tout son temps pour contrer une attaque arrière car il entre dans une trame temporelle différente de celle dans laquelle son adversaire évolue. Il arrive également à ceux qui ont la chance de s'entraîner avec des personnes de haut niveau, de frapper pour eux et d'être amenés avec eux dans cet état d'esprit particulier, où ils ont l'impression que la personne qui fait la technique avec eux la fait au ralenti, laissant amplement le temps de penser à tous les déroulements différents que la technique s'effectuant à cet instant pourrait prendre.


Le contrôle de l'énergie


Dernière étape de la maîtrise, qui succède à la puissance et à la précision, le contrôle de l'énergie. Le contrôle de l'énergie englobe ici la maîtrise du kiai, la faculté de vider ou au contraire de réénergiser son adversaire ou partenaire, la faculté d'absorber l'énergie d'un coup qui, normalement, serait dévastateur et qu'ici, au contraire, est transmuté en une énergie positive régénératrice. Ce contrôle englobe également la possibilité de retourner l'énergie d'un coup frappé à un point tel que le frappeur se blesse sur sa victime. Maître Ueshiba a démontré publiquement en plusieurs occasions les possibilités du contrôle de l'énergie. Dans cet aspect, celui qui a atteint la vraie maîtrise peut se défaire d'un adversaire grâce à un simple kiai. Il peut par son regard, affecter l'état émotif de son adversaire, ne lui laissant ainsi aucune chance de victoire. De façon basique, un jeu comme se rendre plus lourd ou plus stable fait partie de la pointe de l'iceberg du troisième triangle.


Il va sans dire qu'un tel aspect sous-entend un esprit sain dans un corps sain. Un tel niveau ne peut s'atteindre sans travail approfondi de méditation, sans une purification des différents corps, sans une alimentation saine. Comment voulez-vous que le corps puisse travailler efficacement si une partie majeure de son énergie travaille à désintoxiquer l'organisme? Même s'il est difficile d'accès, ce troisième triangle se devrait d'être un but pour tout art martialiste qui a compris ce qu'était que la voie, le do.

L'équilibre de nos quatre aspects

Art martial ou sport de combat?

 

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