Juger trop rapidement

 
 

J’ai été animateur d’une série de télévision sur les arts martiaux. On a dû fait une cinquantaine d’émissions au total. Ç’a été difficile, car de la conception à la réalisation, j’ai dû consacrer un nombre impressionnant d’heures de travail. Mais ça valait grandement la peine. À chaque émission, je recevais des invités d’autres styles d’arts martiaux. Je pouvais avoir enfin des réponses sur diverses facettes de ces arts martiaux. Naturellement, le but étant de promouvoir les arts martiaux en général, j’évitais de poser des questions embarrassantes aux invités, questions qui auraient probablement discrédité tous les arts martiaux en général. Par contre, en coulisse, j’ai appris énormément. Mes invités se sont toujours montrés généreux. Ils ont tout fait pour me donner des réponses ou pour m’aiguillonner dans mes recherches.


Dans mes invités, l’un de ceux qui m’ont le plus marqué était sans contredit, Maître Léonardo Endrizzi. Il est malheureusement décédé à en 2005 à Portland en Oregon. Sifu de haut niveau dans les écoles d’Al Dacascos, il était l’un des directeurs de la fédération Kajukenbo international, il était un personnage qu’on ne peut oublier lorsqu’on l’a côtoyer, ne serait-ce qu’un peu comme moi. Nous sommes le matin du tournage, j’attends un Maître de renommé international, à la réputation solide. Il n’était pas connu dans les secteurs de compétitions. Mais tous ceux qui avaient le budo à coeur et qui cherchait la voie, avaient entendu parler de lui à un moment donné. Maître Endrizzi s’était entraîné avec des légendes comme Bruce Lee, Adriano Emperado et avec William Chow lui-même.


Je connais la réputation de l’homme, mais j’ignore tout de l’homme lui-même. À cette époque (1982), j’avais une école à Pintendre, sur la rive-sud de Québec. Le dojo était dans un club de tennis et de raquette ball. Moi et quelques gars de l’équipe de production, étions dans le coin restaurant à prendre un café avant de se rendre au studio de télévision. Arrive un gros bonhomme, avec un surplus de poids évident, cigarette à la bouche. Quelques personnes l’entouraient dont son épouse, une personne des plus sympathique. La première réaction de tout le monde « c’est qui lui? » Il se dirigea vers moi. C’était Maître Endrizzi. À cette époque, je ne faisais des arts martiaux que depuis une dizaine d’années, et mon esprit fut très rapide à porter un jugement négatif « N’importe qui pourrait probablement battre cet homme ». Mais, l’émission était plus importante que mes petites émotions, rien ne parût dans mon visage.


Ça ne fut pas très long, dès ses premières phrases, j’étais accroché à ses lèvres. Sous cet aspect, qui ne s’apparentait absolument pas à un art martialiste, se cachait un guerrier à la connaissance martiale étendue. Il avait une compréhension incroyable de la voie du guerrier. À sa première démonstration, je réalisais combien je m’étais trompé à son sujet. Peu de gens auraient pu le battre. Ses frappes étaient rapide, et d’une précision chirurgicale. Chaque mouvement, chaque frappe attaquait des zones très précises qui n’avait rien à avoir avec le hasard. Naturellement les kyushos étaient à l’honneur.


Par la suite, je suis allé lui rendre visite quelques visites de politesse à son dojo. Il en avait profité pour m’enseigner quelques kyushos assez particuliers, kyushos que je n’ai jamais revus par la suite avec d’autres professeurs. Il m’avait donné un cadeau inestimable. Il m’a donné le goût des kyushos, mais surtout, il m’a appris à ne pas me fier aux apparences. Même si notre contact a été bref, je ne serais sûrement pas la même personne aujourd’hui si je n’avais pas rencontré cet homme.


Des rumeurs


Sur une de ces émissions, je devais recevoir comme invité Maître Fernand Morneau. Maître Morneau était à l’époque le champion du monde de casse. À la Baie James, (centrale hydro-électrique) ils sont réputés pour avoir du bon béton. Ils ont coulé un bloc plein en béton et ont parié qu’il ne pourrait le casser. Ils ont perdu leur pari. Le bloc devrait encore être au musé de LG1 à la Baie James. Outre ses talents de casseur Fernand Morneau était un combattant extraordinaire. Il a gagné un nombre impressionnant de compétition en full contact.


Il avait accepté de venir participer à mon émission. La plupart des gens d’arts martiaux qui étaient au courant essayaient de me convaincre de ne pas l’invité que j’aurais des problèmes avec lui. Son caractère allait de pair avec son talent d’art martialiste. Ces avertissements venant de tant de styles d’arts martiaux différents, commencaient à me faire douter.


La journée tant attendue arrive enfin. On fait les présentations, je me retrouve face à un bonhomme extrêmement poli et surtout totalement gentil. Jusque là tout va bien. Il n’a aucune exigence, et ne joue absolument pas les vedettes. Rapidement, il a su me mettre à l’aise. Malheureusement, durant le tournage, tous les problèmes du monde arrivent. Panne de courant de secteur, pas longtemps. cinq ou six minutes, mais le temps de tout remettre en marche on vient de perdre trois quarts d’heure. Problèmes à la régie du son, on doit recommencer des séquences. Une partie de l’éclairage qui lâche. Bref toute sorte de problèmes qui n’étaient jamais arrivés auparavant.


En aucun moment, Maître Morneau n’a montré d’exaspération. Il a toujours eu le sourire aux lèvres et à garder un sens de l’humour malgré les problèmes. Au contraire, il m’avait expliqué que lui-même faisait du tournage et que ces problèmes étaient normaux, de ne pas m’en faire avec ça.


Est-ce que la perception des gens était fondée, je ne sais pas. La seule chose que je sais c’est qu’aujourd’hui je ne me fis pas sur le jugement des autres, j’attends et je fais ma propre évaluation. L’image que je garde de maître Morneau, est celle d’un gentleman.


Bernard











                                                                                                       
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Il faut apprendre à voir au-delà des apparences